NOIRET Gérard

incertain regard – N°21 – Eté 2022 : Une sorte de boléro1 : texte inédit

1Proses et phrases coupées, étapes d’un travail en cours. Le texte original se déroule avec un poème par page.

(I)

LES AMANTS

Et même s’ils devaient
s’effondrer sur eux-mêmes

ce serait
à la manière des étoiles

en projetant
une impensable lumière

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PETIT PRÉCIS D’ÉTHOLOGIE

Au soleil
Lions et lionnes
Sont bien les seuls
À ne pas agiter
Leurs pattes
Au niveau des oreilles
Dès qu’approche
Une caméra

 

AU JOUR LE JOUR

De rond-point en rond-point, suivie par les yeux d’un poisson des profondeurs,
l’appétit d’une bête soumise aux pressions, elle a retrouvé sa chambre à l’étage.
Elle y dort maintenant, assurée que nul prédateur livré à sa préhistoire ne
découvrira de faille permettant d’infiltrer son sommeil.

 

PÂQUES

Sur fond
De querelle théologique
Les cloches de la cathédrale
Et des chapelles de quartier
Refusent que leur voisine
Ait le dernier son
D’où ces heures
Avant que cesse
Le tintamarre

 

LIEUX COMMUNS

Chez Nazim, tout le monde tutoie tout le monde y compris les femmes, dans
le brouhaha des différences. Sous les néons roses, les repas se moquent pas
mal des origines : chacun est de partout, nul n’est de nulle part, et personne ne
comprend

 

COULOIRS

l’enfance n’a pas manqué de loups

 

(2)

LES AMANTS

Aussi loin qu’ils aillent, aussi
insituable que soit leur rencontre,

chacun sur son rivage
ils lancent des pierres sur l’océan

des paroles tenues
entre pouce et index

 

PETIT PRÉCIS D’ÉTHOLOGIE

Nourris au bec
Dans la cage
Les apprentis serins
Rejoindront
Les rangs
Des oiseaux pour qui
Voler
Est un crime

 

AU JOUR LE JOUR

Dans l’annexe, Soucieux de montrer combien ses problèmes résultent d’une
avalanche de revers digne d’une partie de Tetris, le chômeur aux mains blettes
est loin d’imaginer que les yeux qui le fixent se réfugient à l’intérieur d’un
monde dans lequel la misère ne touche à rien,

 

ABEL

L’oeil peut le poursuivre
Peu lui importe
Son crime n’est pas
Le meurtre de Caïn
Mais de faire
Passer son frère
Pour l’assassin
Aux yeux
Des siècles et des siècles

 

LIEUX COMMUNS

Rentré au Point du jour, il dit vouloir un verre d’eau au patron qui acquiesce en
lui servant une bière. Au-dessus des bouteilles, l’écran enchaîne les éloges sur le
plus jeune président. Un moustachu, les cheveux filasses sur une veste en cuir
brun, stigmatise ceux qui ont encore mis un bulletin de malheur dans l’urne. Il
a des inflexions de Ferrat dans la voix. Le soleil qu’il évoque réchauffait déjà les
ouvriers de la Commune.

 

INFINI

paysage gris avec joggeurs

 

PETIT PRÉCIS D’ÉTHOLOGIE

Moteur coupé
La mouette
Chute comme une pierre
Avant de se maintenir
À grands coups d’ailes
Puis de prélever
Un impôt injuste
Aux poules
Qui s’indignent.

 

LOIN DE LA SYRIE

Adossée à la tour Montparnasse, les yeux entre bonnet de laine et couvertures,
une famille jetée vive dans l’exil tente de dormir. La mère tient sous ses bras des
enfants qui ne savent plus rêver. Le père, à qui incombe de mendier, interpelle
un autre père. Qui fuit dans la nuit le sabir plaintif des réfugiés. Qui revient sur
ses pas. Qui déplie un billet. Qui calcule le temps qui lui reste. Qui s’explique
dans le sabir gêné de la compassion.

 

MARIE-MADELEINE

Attentive
Aux consignes
Du mari
L’épouse au chignon
Libère ses cheveux
Et les fait rayonner
Dès la
Fermeture des portières

 

LE HANOÏ

À deux pas de la gare et des bus, l’endroit bénéficie d’une clientèle en continu.
Des hommes la casquette à l’envers, des femmes aux cheveux teints y prennent
leurs cigarettes, y valident un loto, y grattent méthodiques, y jouent compulsifs,
pendant que le patron et son fils, des asiatiques, poussent les croissants, lancent
un expresso, lavent des tasses, tendent un jeton… tout en soutenant trois
discussions à la fois. S’ils parlent des bribes d’on ne sait combien de langues, rire
les sort des situations embarrassantes. Personne ne sait de quoi ils sont proches,
à part de l’argent et des boat people.

 

OBSTINATION
la lune n’en fait qu’à sa tête

incertain regard – N°21 – Eté 2022 : Entretien avec Gérard Noiret

Entretien rédigé par Martine Gouaux à partir d’un entretien mené par Patrick Fourets et Patrick Guillard

L’atelier d’écriture se réunit depuis cinq ans, lorsque Gérard Noiret nous propose un nouveau projet : la reprise d’une revue de poésie animée depuis dix-huit ans par le poète Hervé Martin qui désire se consacrer à l’écriture et souhaite passer le relai. A partir du numéro 11 paru en 2015, la municipalité d’Achères deviendra l’éditrice, elle assumera la logistique.

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Le projet est ambitieux, nous nous embarquons dans l’aventure : continuer à faire vivre cette revue en ligne, accessible à tous, lui donner un nouveau souffle. Elle doit s’ouvrir à diverses formes de créations (poésies, romans, nouvelles…), interviews d’auteurs avec publications d’inédits. Prendront place également des entretiens avec des artistes et les reproductions de quelques-unes de leurs œuvres. Des notes de lecture et une sélection, par le comité de rédaction, de textes envoyés à la revue, complèteront les numéros.

Pour nous, la question de la publication devient immédiatement très concrète. Deviennent nécessaires l’approfondissement de la lecture, la confrontation avec la diversité des univers littéraires, poétiques. L’attention à la façon de travailler la langue et de dire le monde s’impose. Toutes ces rencontres, ces mises en mouvement, ce travail rigoureux, sont déterminants, ils éveillent en nous un soi possiblement plus vaste.

Vient alors le jour où il est temps de donner la parole à Gérard Noiret. Ce vingt-et-unième numéro nous en offre l’occasion.

Peux-tu expliciter l’importance que représente pour toi la reprise d’incertain regard et son animation par les membres de l’atelier d’écriture ?
Si un atelier d’écriture ne peut produire des textes aboutis, je reste persuadé qu’on peut contester le « recrutement social » des auteurs actuels et qu’il faut que des écritures partent d’ailleurs. Je n’aurais pas mené tant de Chantiers d’écriture dans des lieux réputés difficiles si je n’avais pas été convaincu que des œuvres fortes pouvaient provenir de là où on ne les attendait pas… Comme je dois beaucoup à la décentralisation culturelle et à ce que Gramsci a pensé avec son concept d’« intellectuel organique », je savais dès le départ que mon travail à Achères se développerait sur plusieurs années. Il a commencé par la volonté de faire vivre des expériences de langage à partir des forces potentielles du français et par la rencontre avec des livres marquants et des auteurs. Il s’est poursuivi par des croisements avec le théâtre, les arts plastiques et la philosophie, puis par des lectures publiques soigneusement préparées. La dernière étape a débuté il y a trois ans. C’est celle de la prise de responsabilité intellectuelle. incertain regard est le lieu où vous êtes confrontés à ce qui doit être vécu et pas appris. C’est parce que le Chantier en est arrivé à ce moment que je ne peux plus avoir la place que j’occupais.

Comment es-tu devenu poète ? Quelles ont été les étapes qui ont jalonné ton parcours ?
Mon apprentissage a duré de 1963 à 1978. Pendant ces 15 années, je suis passé par le vers compté et la rime, le vers libre, l’écriture automatique, les collages, la prose et la parole en archipel. À chaque étape, j’ai dévoré les poètes les plus marquants de ces courants et les théoriciens qui ont analysé leurs pratiques. La secousse la plus durable a été celle du surréalisme. Même si après avoir lu Ponge et les auteurs du structuralisme j’ai fini par leur tourner le dos. Les derniers temps, empêtré dans les théories de la mort du sujet et de la beauté, et mes engagements politiques, j’ai presque cessé d’écrire.

Quels livres ont marqué ton écriture ?
Au commencement, Le livre d’or de la poésie française, de Pierre Seghers, la meilleure et la plus incitante des anthologies. Après, il y a eu Alcools d’Apollinaire, la Prose du Transsibérien de Cendrars, les Manifestes du surréalisme de Breton, Stèles de Segalen. Puis lire a fait boule de neige. Ma bibliothèque doit désormais comporter 7 ou 8000 titres.

Pourquoi faire terminer ton apprentissage en 1978 ?
Parce que ma vie s’est déchirée cette année-là et que le choc qui cumulait l’échec familial et l’échec politique a modifié un temps mon langage écrit. Ce que j’appelle le langage profond a fait irruption dans mes phrases. C’est à lui et pas à ce que j’avais appris, que je dois d’avoir écrit des textes ayant à voir avec la poésie. Dès que j’ai repéré les drôles de formulations qui dépassaient mon vouloir, j’ai su que j’avais ce qui me manquait, qu’il me restait à en domestiquer l’énergie. L’existence m’a donné ce qui dépasse le savoir et le travail. Ce que ni les études, ni les ateliers ne peuvent apporter.

Pourquoi dis-tu de ton premier livre qu’il est le seul dans ta bibliographie qui soit un livre de poète ?
Par coquetterie… et pour souligner la différence, très douteuse je te l’accorde, entre poète et écrivain ! Chatila est un livre d’écrivain. Il a fallu une réflexion sur sa structure pour qu’il existe, et il est nécessaire que le lecteur ait un minimum de connaissance des arts pour le comprendre. Alors qu’il s’annonce comme un poème politique, qui va dénoncer et ouvrir sur l’avenir, il est une critique dialectique de ce genre. Ce n’est pas pour rien que le titre comporte trois syllabes et se termine par un « a » comme Guernica, alors que les villes de Sabra et de Chatila ont été attaquées ensemble. Un poème voulant intervenir directement dans le réel les aurait mentionnées toutes les deux… Au contraire, les poèmes du Pain aux alouettes ne nécessitent aucune connaissance préalable et m’ont presque été donnés.

Pourquoi « presque » ?
Parce qu’il a fallu une critique radicale des brouillons qui étaient des suraccumulations de bribes de langage profond, pour que leur utilisation devienne possible. Sans Jean-Pierre Lemaire, ces formulations seraient demeurées inutiles comme le pétrole avant l’invention des moteurs l’utilisant. Après un trimestre où j’avais décidé de passer à autre chose, j’ai eu un déclic. Je me suis levé chaque jour en reprenant ce que j’avais souligné la veille et de matin en matin les poèmes se sont succédé. Je n’avais qu’à trouver un titre et une durée de vibration aux formulations jusque-là incompréhensibles. Entre leur obscurité, ma connaissance de la banlieue et mes pratiques d’écriture ultérieures, l’alliage a pris sans effort.

As-tu eu du mal à te faire éditer ?
Pas du tout. La Petite Sirène (éditions Temps Actuel) était la collection où je rêvais d’être car elle me semblait manifester ce que pouvait être un communisme sans sectarisme. Je n’ai pas eu à envoyer mon manuscrit. Présentés par Jean-Michel Maulpoix, mes premiers poèmes étaient à peine parus dans la revue Vagabondages que Rouben Mélik m’a téléphoné. J’ai failli en mourir ! Malgré un nombre considérable de coquilles dues à un problème d’imprimerie, Le pain aux alouettes a été ma chance. Les 1 800 exemplaires se sont vendus en 8 mois. On a parlé de moi à France Culture et dans les jurys de prix. Il y a eu de la presse. Curieusement dans le Figaro Magazine, mais pas dans l’Humanité.

Pourtant, durant les années 1970 tu as été adhérent et militant au Parti Communiste…
J’ai été en 72 un communiste pour le Programme Commun et pas pour la Révolution, et pas pour « la dictature du prolétariat ». Après un temps d’opposition interne, j’ai quitté le PC lorsque le « globalement positif » l’a emporté, en 83, pour qualifier le bilan de l’URSS. Pour quelqu’un qui pensait que ce bilan était globalement catastrophique, l’air était devenu irrespirable. Reste que j’ai vécu de 1972 à 1978 une période d’une grande intensité : je suis passé de l’usine à un métier d’animation, j’ai dirigé un vrai village d’enfants, j’ai suivi un grand nombre de stages de formation, et les responsabilités – on m’a proposé d’être Conseiller Général puis Maire – m’ont permis de me réaliser. Pendant ces années, j’ai cru que les idées de l’euro-communisme l’emporteraient. Le rêve a fini en 1978, en même temps qu’un autre. Il m’a fallu repartir.

En quoi cette période a laissé son empreinte dans ton activité littéraire ?
Elle a laissé des traces et une mémoire en colère dans le citoyen et dans l’intellectuel, mais pas dans le poète – encore qu’il existe une plaquette parue en 1976, Soleil Jara.

Ta poésie est « une poésie du politique », dis-tu, peux-tu préciser ?
Comme Chatila, les poèmes du Commun des mortels, de Pris dans les choses ne cherchent pas à dire avec plus d’émotion ou plus de rythme ou d’harmonie ce que disent les discours. Ma poésie n’est pas politique car je n’ai aucune révolte, aucune condamnation et aucun espoir à délivrer. Mon écriture cherche toujours le « beau » et l’imprévisible dans le langage. Seulement, elle tient compte du fait que les hommes et les femmes ont des raisons voire des convictions, que les paysages et les lieux de vie sont déterminés par des rapports de force, des idéologies, des enjeux de pouvoir et d’argent. D’où le « du politique » qui sous-entend que je ne crois ni à l’éternel, ni à l’universel, ni à une nature humaine qui viendrait d’un Créateur.

Dans ton travail de critique, tu aimes souligner que tu te sens militant. En a-t-il toujours été ainsi ? Quelle cause littéraire défends-tu ?
J’ai beau avoir écrit dans pas mal de journaux et revues, je ne me perçois pas comme un gardien de l’ordre esthétique. Je me bats pour la poésie à l’intérieur d’un combat plus général pour les valeurs d’un humanisme critiqué. Ce qui m’anime depuis 40 ans, c’est la certitude que l’art, grâce à ses détours, garantit la liberté, l’invention, l’émancipation. Si je veux défendre une cause, je le fais avec les moyens de la parole politique. Mes articles dans Esprit, dans La Quinzaine, dans Le Monde diplomatique, défendent, se battent pour. Au moment du clap de fin, je n’en regrette que deux. Ils étaient contre. Mis à part eux, je persiste et je resigne.

Durant quelques années tu as pris des cours de théâtre.
Oui, pendant 3 ans.

Quelles ouvertures ce travail sur l’oralité et le corps a-t-il initiées ? Quelles articulations fais-tu entre écriture et lecture, mise en voix ?
Mon prof avait été l’élève… d’un élève de Grotowski. Il a changé ma conception des lectures poétiques. Ce que j’ai appris physiquement a élevé mon niveau d’exigence en ce qui concerne la dimension sonore du langage. Au fil des séances en survêtement sur scène, j’ai découvert les propriétés de la voix, la qualité des silences et de la présence, j’ai appris à accepter qu’on s’approprie et qu’on transforme mon travail. J’ai eu cinq textes poétiques joués dans un théâtre, dont un que j’ai écrit, mis en scène et joué pour mes 40 ans. Le soir de la première, il y avait plus de 600 personnes payantes et une cinquantaine de poètes invités.

L’un des cinq, Willy, a été joué à Achères.
Oui, avec une troupe qui mélangeait des comédiens professionnels et des amateurs. Là encore, quand j’y repense, la nostalgie m’envahit.

En mars 2006, France Culture, a mis en ondes Le pont de la morue : « roman de voix en cinq bavardages ». Est-ce pour toi l’équivalent d’une pièce de théâtre ?
Bien sûr, mais c’est une aventure très différente de ce que j’avais pu vivre en assistant à des répétitions ou en étant dans le public. Là, j’étais devant mon poste à découvrir une oeuvre dont je n’avais signé que les paroles. Le rythme général, les apports musicaux qui matérialisaient les époques, la répartition des voix masculines et féminines, tout était nouveau. A la fin, j’ai tout de suite pensé à ma sœur qui est une seconde mère puisqu’elle m’a élevé et je me suis demandé ce qu’elle avait pensé en entendant à la radio des parties de sa vie, certes réinventées, mais tout de même reconnaissables, servir de toile de fond. Jusqu’à son coup de fil, j’ai oublié que l’émission rassemblait en moyenne 30 000 auditeurs.

Les éditions Tarabuste viennent de publier ton dernier livre. Autour de quels thèmes tournent ces poèmes ?
Après avoir exploré du côté de la poésie du politique, j’ai voulu définir une poétique du sourire. Pas le sourire niais ou satisfait. Un sourire qui part des haïkus et du sfumato. Un sourire qui se prolonge dans la direction de l’humour, du désir ou du fantastique mais qui s’arrête avant de leur correspondre ou au contraire qui les dépasse. Rue chair et foins n’a pas de thèmes à proprement parler. Ce n’est pas pour rien que sa première partie a pour titre Un beau désordre et que la seconde, En passant, est un enchaînement de sensations qui suggèrent sans être développées. L’ensemble est une déambulation à travers des moments de vie qui remontent parfois aux années 90, et que j’ai réinterprétés sans aucun souci de vérité ou de réalisme.

Entre 2011 et 2019, année où Obsidiane a sorti En passant, tu n’as rien publié. Pourquoi ce long silence ?
Parce que le monde poétique a changé, parce qu’Action Poétique a cessé de paraître, parce que Maurice Nadeau est mort, parce que le numérique a gagné, parce que les articles, les ateliers et les voyages ont maintenu les apparences… parce que je ne faisais que me répéter.

Comment a-t-il pris fin ?
Après Autoportrait au soleil couchant, j’ai continué à écrire mais je voulais rester fidèle à mon idée de publier à chaque fois un livre différent par sa structure et sa visée. J’en étais à me résigner parce que rien de neuf n’advenait lorsque le hasard a bien fait les choses. Afin de répondre à une invitation du Festival des Trois Rivières au Canada qui précisait que les lectures ne devaient pas excéder 3 minutes, j’ai mis au point des petits poèmes verticaux : 6 ou 7 vers de 5 ou 6 syllabes, avec un silence augmenté entre les vers. A partir d’eux tout est reparti. Cette petite forme m’a permis de me défaire d’une angoisse venue de l’enfance et des années passées dans un service où je côtoyais quotidiennement la misère. Puis elle a servi d’accélérateur aux poèmes développés et m’a amené à réinterpréter les moments que j’avais notés sur mes carnets. Il ne me manquait plus qu’une occasion pour avoir de nouveau envie de publier. Quand François Boddaert m’a proposé d’entrer dans sa nouvelle collection, Rue chair et foins était très avancé. J’avais besoin de retours, de savoir si ce qui avait fonctionné oralement soutiendrait l’épreuve de la lecture muette. Je lui ai proposé En passant, qui était la seconde partie, le final, du manuscrit. Quand j’ai signé le service de presse, je me suis rendu compte que cette fois mon livre correspondait à l’individu en devenir que je suis ou voudrais être. Que j’entendais une voix qui n’était ni celle de l’angoisse du moi profond et ni celle du je quotidien. Cela a été déterminant pour mettre un point final à Rue chair et foins.

Que ce soit lors des ateliers d’écriture, lors de l’animation de la revue ou dans son interview, la parole de Gérard Noiret est portée par une belle énergie, nourrie par une profonde connaissance de la poésie, de la philosophie, soutenue par la conviction que d’autres paroles demandent à naître, libres, également chez les timides, les rêveurs, les mal assis des bancs d’école, ceux qui demeurent sur un seuil ou dans les marges.

Après l’accompagnement, vient un temps où il convient d’être lâché – pas tout à fait malgré tout – un temps où il faut expérimenter une solitude d’écriture, sur un projet au long cours, chercher à résoudre toute sorte de problèmes : ceux du lien entre sens et forme, du continu et du discontinu, de la composition, autrement dit, il s’agit de construire…

C’est ainsi que les participants de l’atelier sont mis sur orbite, invités à publier. La perspective de création d’une collection, par lui tracée, reste cependant ouverte. L’avenir dira si la municipalité et la bibliothèque concrétiseront ce projet.

Gérard Noiret, quant à lui, met progressivement un terme à son travail de meneur d’atelier d’écriture et de critique, pour se consacrer pleinement à la poursuite de son oeuvre.

incertain regard – N°21 – Eté 2022 : Entretien avec Gérard Noiret

Entretien rédigé par Patrick Fourets à partir d’un entretien mené par Patrick Fourets et Patrick Guillard

« … Lisez, écrivez, changez la vie ! »1

Avec Gérard Noiret, nous nous tutoyons, c’est l’usage dans les Chantiers d’écriture qu’il anime à la bibliothèque d’Achères. Mais, notre libre conversation portera sur sa grande forme, un travail commencé en 1984, oeuvre toujours en construction. Pour en saisir le sens profond, comprendre sa composition et la philosophie de vie qu’elle incarne chez son auteur, nous l’avons interrogé.

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La poésie, tu l’as découverte très jeune, en quelles circonstances ?
Mon approche est étroitement liée à mon histoire personnelle. Ma mère m’a confié (abandonné) à ma grande soeur à l’âge de cinq ans. J’ai rejoint mes parents à l’âge de dix ans. Tout cela a été violent et justifiera plus tard mon choix
professionnel d’aide aux enfants. Choc culturel également entre le milieu de haute bourgeoisie (Aix en Provence) que je quittais et le milieu populaire de la banlieue parisienne2. Dans ce chaos, j’ai été secouru par différents professeurs de français. Et il y a eu cette révélation : la lecture de la huitième des Ariettes oubliées de Verlaine par un professeur de français en classe de 6ème.

Quelles ont été tes premières lectures ?
D’abord les vers comptés, ceux de Lamartine. Ceux de la période romantique pour leur côté fantastique mais aussi de la littérature de science-fiction. Et puis dès mon année en 3ème au collège, j’ai écrit régulièrement. Mon orientation en école de sténo dactylo et la rencontre avec un jeune communiste partageant ma passion pour la poésie m’ont incité à l’âge de 17 ans à lire Le livre d’or de la poésie de Pierre Seghers – une anthologie non exhaustive.

Il y a ta période 1968/1978, déterminante ?
Effectivement, d’ouvrier spécialisé, je deviens Directeur de service en mairie. Je fais des études : philosophie, linguistique. Il y a l’accident heureux. Dix pages écrites sur la poésie française dans le cadre d’un examen sans rapport, lues par Christian Audejean qu’il publie dans Esprit, aboutissant à un article dans Le Monde, et à un passage radio à France Culture. S’ensuit la rencontre de poètes qui me sollicitent, l’amitié naissante avec Jean-Michel Maulpoix. A cette époque, je lis de manière systématique la collection Poésie/Gallimard. Je suis très avant-garde, cela aurait pu me mener à ne plus écrire. Mais je découvre ce que je nomme : le langage profond. Je suis en déception amoureuse. Quand je voulais dire mon état malheureux, j’écrivais des bouts de phrases, des non voulus, comme des lapsus. J’ai eu le sentiment de découvrir un minerai inconnu avec le besoin de l’exploiter. Jean-Pierre Lemaire m’a été de bon conseil, comparant l’écriture à la composition musicale pour la recherche de l’accord parfait. C’est-à-dire la résonnance, le sens. Ses critiques à propos de mes écrits, m’ont été bénéfiques : Le pain aux alouettes (Temps actuel, 1982) tiré et vendu à 1800 exemplaires, salué par la critique – « un poète est né » – Pourtant, ma rencontre avec Bertrand Py3 déterminera l’idée d’une grande fresque que je nomme La grande forme.

La grande forme, quelle en est la structure ?
C’est un travail dans le temps, non achevé. Une réflexion intellectuelle à partir de mon vécu dont le thème est la banlieue. Je la considère comme un lieu où les choses se font et se défont plus vite qu’ailleurs. Elle sera sans doute composée de 12 livres, chacun ayant des caractéristiques propres. Chacun devant pouvoir se lire séparément, mais néanmoins former un tout perceptible. J’ai arrêté récemment la période concernée : les années 1980 à 2005. Dès le début, j’ai choisi d’exprimer ma vision de l’évolution d’une banlieue parisienne à l’articulation des XXème et XXIème siècles en choisissant des genres d’écriture différents : poèmes, théâtre, roman, nouvelles, chroniques, essais.
La grande forme je la vois un peu comme un arceau, au milieu il y a ce que je pense sur la poésie – articles, critiques et notes sur mes ateliers d’écriture – a priori autour, il y aura l’anthologie, un pastiche (Sei Shonagon), du théâtre (mes poèmes lus) et des recueils de poèmes.

De quoi se compose cette suite ?
Il y a d’abord Chatila4, un poème narratif. Le titre crée naturellement une attente politique pour le lecteur, mais je lui propose une prise de conscience.

Comme les bruits de la rue envahissent
la cuisine par la fenêtre mal fermée
ceux de la mort gagnent son sommeil
Souvent tu la retrouves
dressée pleurant dans le noir
mais ne sais pas joindre
les deux battants de sa nuit

Le commun des mortels5, un recueil dont il a été écrit que c’est une suite en images de Chatila.

          ÉTÉ
Un soir d’orage
si tu es seule
dans ta mythologie

allonge-toi chez moi

j’habite la pluie
        (1969)

Chroniques d’inquiétude6, publié comme roman. Pour ma part, je préfère la terminologie de chroniques.
Le Polyptyque de la dame à la glycine7, un travail à part à l’histoire singulière. Une écriture sur un temps court (15 jours), après le refus d’un roman par mon éditeur, accepté par Flammarion, mais finalement, par mon choix, jamais publié. A la mort de ma mère, j’avais écrit des poèmes personnels. Le Polyptyque correspond à sa célébration.

Le terme élégie conviendrait bien, car le genre élégiaque mêle le lyrique et l’épique pour inviter les vivants à veiller à la mémoire et à poursuivre l’oeuvre du disparu. Sa forme est particulière pour un roman ?
Ce n’en est pas un. Mais l’éditeur qui l’a voulu ainsi s’est montré enthousiaste. La publication a été quasi immédiate. Pour cet hommage, j’ai recherché une forme particulière avec des accents prononcés de poésie.
J’ai utilisé le terme polyptyque à dessein, prenant pour modèle l’un de ces ornements d’église autrefois. La partie en prose étant centrale par rapport à deux parties en forme de poème. J’avais une ambition de beauté pour cet ouvrage en rapport au magnificat de Bach.

Il y a aussi Autoportrait au soleil couchant8. Il repose sur un jeu d’hétéronymes fictifs. Châtelain, Ledéra et du Pontel sont des voix dissemblables réunies par leurs vibrations. Est-ce le moyen d’exploiter la richesse des poésies car le pluriel s’impose à l’évidence ?
J’ai été honoré de recevoir le Prix Max Jacob (2012) pour ce recueil. J’ai découvert dans du Pontel, caché en moi, un petit garçon à l’éducation catholique. Mais ne correspondant pas du tout à ce que je suis. Les trois auteurs fictifs ont des écritures que j’ai laissé monter de mon intérieur profond. Mon écriture a été portée, facilitée par mes lectures dont Claudel. La préface est un peu la quintessence de mes réflexions dans les articles que j’ai publiés et de mes expériences en ateliers d’écriture.

Elle se souvient d’un tas de choses
dont elle ne se souvient pas vraiment.
Elle n’a tenu aucune des promesses
d’une allure qui faisait d’elle une élève miraculeuse.
Maigre du visage, des bras et des jambes,
les joues aussi fripées que ses cheveux
sont en baguette de tambour, elle a perdu
ces yeux qui interrogeaient.
Ils lui servent maintenant
à contempler dans la file le dos qui la précède.

Et le roman qui bloquait tout ?
Il est presque terminé. D’autres textes aussi, prévus pour la grande forme. Je suis en passe de boucler mon marathon. Au bout, je me sentirai écrivain.

Il reste à attendre sa publication et celle de tes choix d’inédits qui viendront apporter leur lumière à ton travail d’autodidacte, cette suite de témoignages dont le sens justifie l’oeuvre totale. Ta grande forme sera un aboutissement dans son architecture construite en pierres de mots. Une volonté de qualité littéraire s’appuyant sur ta richesse intellectuelle nourrie de ton expérience professionnelle au service de l’enfant et plus généralement des gens de banlieue. Pour bien saisir le sens de ta grande forme, le lecteur doit savoir que ta liberté d’écrire t’a amené à trois refus professionnels : très tôt un poste d’attaché de production à l’ORTF, puis un parcours politique, enfin tu as quitté l’écrin de La Quinzaine Littéraire. Recherche d’un équilibre entre le temps de lecture (critique littéraire), celui de l’écriture sans contrainte de temps éditorial et ta vie professionnelle en compréhension de la réalité de la banlieue, source de tes sensations d’écriture.

Parmi d’autres textes, ne faisant pas partie de la grande forme Toutes voix confondues9, ou Pris dans les choses10.

Chaque matin, le nu de 7 H 01 traverse le couloir.
Lui, de la cuisine, tourne les yeux
afin de saisir au vol cet éclair.
Le prodige accompli, les empreintes
s’évaporant sur le carrelage, il boit son café
et n’a aucun mal
à imaginer Sisyphe heureux.

J’ai ressenti une émotion particulière à la lecture de Maélo11. Paradoxalement, Maélo est le seul recueil qui se rapporte directement à l’enfance, ton cœur de métier ?
En effet, ma vie professionnelle a tourné autour de l’enfant, avec aussi l’expérience des ateliers d’écriture. Maélo a une histoire singulière. Le recueil a été publié sans relecture, un cadeau-surprise de l’éditeur. Et puis il se rapporte à mes filles puisque Maélo est la contraction de Marjolaine et Laurette. Depuis, je suis devenu grand-père.

Avec ce vieux nounours qui en retrouvera
                son œil
avec les mobiles qui voudraient bien
perdre la tête à nouveau

Avec la pâte à modeler qui s’étire en rêve

avec les premiers albums soucieux de leurs
               couleurs
avec les jouets prêts à courir
les risques du métier

Ivre, ébloui, je t’attends

Ton oeuvre, je la perçois comme une lumière blanche se diffractant au travers d’un prisme pour former un faisceau de couleurs poétiques. Chacun pouvant apprécier l’une ou l’autre d’entre elles.
Et tu nous cites la vérité d’une fillette de six ans rencontrée dans un atelier d’écriture :
« La poésie c’est quand il y a des mots, qu’on lève les yeux et qu’on fait : Ah oui ! »

1Abécédaire aux tentations d’art poétique, Gérard Noiret
2Dans l’abécédaire, la lettre V comme voix
3Directeur éditorial des éditions Actes Sud jusqu’en 2021
4Chatila, Gérard Noiret, Actes Sud, 1986
5Le commun des mortels, Gérard Noiret, Actes Sud, 1990
6Chroniques d’inquiétude, Gérard Noiret, Actes Sud, 1994
7Polyptyque de la dame à la glycine, Gérard Noiret, Actes Sud, 2000
8Autoportrait au soleil couchant, Gérard Noiret, Obsidiane, 2011
9Toutes voix confondues, Gérard Noiret, illustrations de Dominique Fajeau, éditions Maurice Nadeau, 1998
10Pris dans les choses : 1985-2002, Gérard Noiret, Obsidiane, 2003
11Maélo, Gérard Noiret, illustrations de Sarah Debove, éditions L’idée bleue, 2006

 incertain regard – N°20 – Eté 2021 : En suspension : à F.C.-G.

I

La Carmen avec sa chevelure en flamme, comme la pointe soufflée de ce triangle dont la base est un personnage aux avant-bras levés…

La Carmen avec de part et d’autre ces personnages qui font passer des teintes chaudes du bas de la composition à celles plus froides du haut…

La Carmen encadrée de noir est de loin le tableau que j’ai le plus contemplé depuis trois décennies, retrouvant à chaque fois l’invitation qui me l’avait fait choisir

En réponse à l’offre formulée avec la voix de l’amitié qui venait de naître, au terme de ce repas suivi d’une présentation de ton travail qui m’avait laissé bouche bée.

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II

Dans la chambre des enfants, il y a une des fables composées à l’occasion de notre première collaboration. Avec sa répartition naïve puissamment colorée des poules, de l’enfant et de sa mère, et du dragon…

Dans le salon est encadré La chute de l’ange, ce tirage 9/10, repris au feutre – notamment pour le bleu – que tu nous a donné après l’improvisation devant tes toiles à la bibliothèque…

Il n’y a que mon portrait pour demeurer dans mon atelier. Tu me l’as offert lors de notre dernière rencontre. Tu as donné à mon visage ton regard.

Il faudrait une exposition complète de nos échanges pour qu’il rende tout son sens. Moi, le matin, souvent, je jette un œil sur lui avant d’entreprendre un collage.

III

Souvent, je marche sur les traces de ces matins où je t’appelais pour avoir de tes nouvelles. Nous parlions de la poursuite de notre Résidence et de tes retours chez toi. J’étais impressionné par tes derniers tableaux, toi tu étais sûr que la maladie te permettrait d’élever encore d’un cran ton travail…

Je sais que le prénom sur mon portable est inutile. Je regrette parfois que tu n’aies pas enregistré un message d’absence. D’autres fois non et je me dis qu’il va falloir que j’efface le numéro…

Mais non.

incertain regard – N°18 – Eté 2019 : Hommage à Baptiste-Marrey, le 28 janvier 2019

De l’âge de 14 ans où il a, pourrait-on dire “mis la main à la feuille”, jusqu’aux derniers jours de ce mois de janvier 2019, Jean-Claude Marrey, que je n’ai jamais appelé par ce nom, a constamment écrit… même si c’est à partir des années 75-76 que l’écriture est devenue sa préoccupation majeure, et qu’elle l’a l’amené à se donner, avec Baptiste-Marrey, un nom d’écrivain. Je suis sûr de pouvoir affirmer que la volonté d’écrire a été, dans les derniers temps, suffisamment forte pour chasser l’angoisse de la mort. Il y a quelques jours, nous étions encore en train, Alix1 et moi, de discuter “manuscrit” avec lui dans la chambre où il gardait son stylo sur une tablette près de son lit.

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Cette force intérieure qui l’a toujours poussé, a au moins, trois moteurs… Sa détestation de la guerre et son désir de la dénoncer partout… Sa méfiance envers l’argent… Et sa prodigieuse culture au cœur de laquelle il faut mentionner la place occupée… par Platon qui nous explique que le Bien, la Vérité et la Beauté sont liés, … par Stendhal et sa Chartreuse de Parme, par Albert Camus du côté de qui il était lors de la querelle de l’auteur de L’homme révolté avec Sartre… par Tchekhov qui a toujours été pour lui une référence absolue… et par les plus de 2000 spectacles auxquels il a assisté.

Baptiste-Marrey a publié 35 livres, et en a écrit plus de 40. Le premier en 1982 chez Actes Sud. Le dernier chez Obsidiane, en 2017. Il me semble qu’à l’intérieur de cette somme, en dépit de zones incertaines où il est difficile d’avoir un avis tranché, on peut distinguer deux ensembles d’œuvres.

Le premier est un cycle qui a d’ailleurs fait l’objet d’un programme, même s’il s’est modifié au fil des années. C’est une série de textes, liés à Actes Sud, qui se proposent de définir une autre modernité possible de l’art en Europe, et qui pour cela créent des artistes qui, dans leur domaine, la musique, la peinture, l’opéra, le théâtre et le cinéma, développent d’autres valeurs que celles que le 20ème siècle a mises tout en haut de son panthéon. Ce cycle a pour pics l’incontournable Les papiers de Walter Jonas et Le Maître de Stammholz. Il revisite la mémoire individuelle et collective et l’histoire des passions, et s’inscrit en faux contre ce qui en littérature nie le sens et se compromet avec le nihilisme.

Le second, qui obéit plus aux injonctions de la mémoire, de l’actualité et des débats en cours, est très diversifié dans ses formes et se répartit dans plusieurs maisons d’édition… Julliard, François Bourin, Fayard, Le Temps qu’il fait, Stock, Tarabuste… On y trouve des journaux de voyage, des poèmes, des romans comme Le Montreur de Marionnettes qui retrace les années héroïques de la décentralisation… et des essais, notamment Eloge de la librairie avant qu’elle ne meure et Albert Camus, un portrait.

Baptiste-Marrey 1928-2019… Alors que je suis avec les yeux baissés devant ce cercueil, je voudrais terminer en mentionnant les deux chefs-d’oeuvre qui, au début des années 80, ont fait lever les yeux au jeune homme que j’étais. Formé par la décentralisation, j’étais à la recherche de tout ce qui pouvait aider la poésie à sortir de ses impasses, qu’elles soient celles des avant-gardes ou celles des vieilles esthétiques. C’est Pierre Oster à qui je faisais part de mon enthousiasme pour Les papiers de Walter Jonas et de mes regrets qu’il n’y ait pas l’équivalent en poésie, qui m’a conseillé de lire SMS ou l’automne d’une passion et l’Ode aux poètes pris dans les glaces. De toute urgence. J’ai bien fait d’écouter les conseils de celui qui, dans son petit bureau du Seuil et derrière son micro France Culture, était un découvreur et une sorte de spécialiste de la mise en relation ! Trente ans plus tard, je suis toujours aussi convaincu que SMS est l’un des poèmes narratifs les plus aboutis du 20ème siècle… et que l’Ode prouve que le poème politique, tant décrié en France, peut être une des formes de poésie les plus achevées.

1 Alix Romero, épouse de Baptiste-Marrey

Texte publié avec l’aimable autorisation de Gérard Noiret

Une excellente bibliographie des œuvres de Baptiste-Marrey, composée par Jean-Claude Vallejo, et publiée dans la revue L’Irsuthe n°45, est consultable en ligne sur le site de l’association Anacoluthe : http://lanacoluthe.free.fr/bulletin/bibliographieBM.pdf

incertain regard – N° 15 – Novembre 2017 : Entretien avec Bernard Chambaz : Etc., Flammarion, 2016

par Gérard Noiret

Dès & le plus grand poème par-dessus bord jeté, paru en 19831, Bernard Chambaz a attiré l’attention des lecteurs pressentant qu’une nouvelle génération frappait à la porte. Loin de faire allégeance aux thèses des avant-gardes virant à l’académisme, son écriture tenait compte néanmoins de ce qu’avaient eu de pertinent leurs critiques de littérature. Elle les intégrait pour éviter tout ce qui, lyrique, réaliste ou surréaliste, relevait d’une forme de poétisme.

L’esperluette du titre disait que l’auteur intervenait d’abord dans le champ de la lecture muette2, et les douze syllabes qu’il n’y avait pas de forme coupable. Le latin de Corpus3, deux années plus tard, revendiquait, lui, un enracinement dans ce que la culture classique avait de fondateur et de nécessaire à la perception du présent. Sans taire la part obscure de l’humain, sans afféterie, ses poèmes, dans des séquences comme perpendiculaires à ce qu’aurait été un récit du vécu, restituaient le caractère « radieux » de l’Italie et de certains moments d’existence.

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Puis, en 1993, il y eut la mort brutale d’un des trois enfants qui traversaient en courant les pages. D’un coup, le verbe « écrire » a dû prendre en charge le pire.

Vingt-trois années de voyages un peu partout sur la planète, de lectures pénétrantes, d’attention à l’histoire et aux histoires, et une trentaine de livres plus tard – essais, récits, romans, poèmes –, l’effroyable est toujours là mais ses forces de destruction ont été contenues et transformées. Anne est toujours la dédicataire. Les éléments du drame sont symbolisés (Martin, dont le prénom était une déchirure, s’incarne désormais dans les martins-pêcheurs salués avec tendresse au gré de rencontres ici ou là). Globalement, l’art poétique est riche d’une empathie avec le monde et le passé qui n’est pas sans réinterpréter la phrase de Nietzsche : « Le chemin a été long et semé d’embûches mais j’ai appris que ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort. »

Avec ses cinq poèmes que porte la proximité qu’a toujours eue Bernard Chambaz avec Verlaine, Desnos, Du Bellay et les poètes américains, Etc. marque l’entrée dans l’automne de la vie. C’est une célébration de quelques poètes et de quelques-uns de leurs vers « donnés »4 qui sauvent un écrivain de l’oubli et tissent la mémoire des générations. C’est aussi une de ces œuvres plus que rares susceptibles d’emporter aussi bien l’adhésion des « spécialistes » que des lecteurs (de romans, d’essais) et des amateurs (de peinture, de théâtre, de danse…) qui consacreraient volontiers un peu d’attention à la poésie s’ils n’étaient refoulés par les recherches solipsistes, la platitude de sous-produits élevés au rang de chefs-d’œuvre… et les guerres de pouvoir (très, très symbolique) achevant de démanteler un domaine qui depuis vingt ans n’est qu’une survivance.

Une dernière année plutôt calamiteuse
malgré les paquets de joie
fugace que lui procurait son optimisme increvable
une femme en robe
légère qui avance vers lui – le soleil dans le dos –
des petits verres mais beaucoup
– la commande des vingt-quatre sonnets à dix francs
le sonnet
avec les sansonnets dans les arbres
c’est une facilité peut-être
mais autant la porter au crédit de la « main de gloire »
comme il dit
Verlaine et retourner au soleil se chauffer les os

Il y a quelque chose d’inexplicable dans ton livre car on en sort avec un sentiment de lumière et d’apaisement alors que sa matière est terriblement sombre. Comment parviens-tu à résoudre cette contradiction ?

Tu parles d’un sentiment de lumière et d’apaisement de ce livre alors que la matière en est terriblement sombre et d’une contradiction que j’aurais résolue.

En préalable, je voudrais indiquer, quitte à décevoir, qu’il est toujours difficile de répondre à des questions qui obligent à commenter un livre qu’on a soi-même écrit, même si je les considère avec la même incrédulité que les questions du Lagarde et Michard de naguère, et que les réponses seraient au mieux comme les fondements d’un nouveau livre, sinon les fondations – repensées – du livre en question. Cela dit, je m’y plie volontiers.

Naturellement, la lumière peut être sombre et lumineuse, comme en peinture le Black on Grey étincelant et franchement désespéré de Rothko à l’avant-veille de sa mort, mais je crois comprendre qu’il s’agit là d’une lumière ensoleillée. Je serais heureux qu’elle apparaisse ainsi et j’aimerais bien qu’on y entende aussi, sans présomption : « resplendissante » et « limpide ». C’est ce que j’ai essayé de faire, de rendre, avec une légèreté qui explique peut-être cette impression. Oui, c’est le soleil sous lequel ont vécu Verlaine, Desnos, Du Bellay, et sous lequel nous vivons. Qui dit soleil, dit nuages, ombres, pénombre, etc., grand soleil, on ne dit pas petit soleil, c’est dommage.
Apaisement, ce n’est pas paix. Tu places ce livre dans la suite de mes livres, après Été et Été II notamment. Je ne sais pas si la paix est plus grande ici ni si la peine est amoindrie, pas sûr, mais son écho très probablement, et le tumulte moindre, les vers davantage posés que les séquences de « prose » qui donnaient une tonalité plus mouvementée.

Quant à la matière, elle n’est pas si sombre. Au-delà de la mort (des poètes et de notre martin-pêcheur), elle dit la vie qui fut, qui a été, qui, dans une certaine mesure, est. Verlaine est vivant. Desnos est vivant. Ils sont même formidablement vivants. Du Bellay un peu moins mais il est si beau, si touchant, si proche, à Rome comme dans son petit Liré. La contradiction, si contradiction il y a, ce sont eux qui l’ont résolue. Leur vie est exemplaire – leur optimisme increvable m’en impose ; Verlaine à l’hôpital, Desnos dans le camp, Bénézet dans les poèmes de son dernier recueil.

Une des forces de cette suite… de suites, c’est la justesse constante des coupes. Elles mettent la parole dans un autre temps, dans un autre rapport au vécu. La versification qui en résulte est une belle illustration de la formule qu’aimait répéter Jean Tortel : « Le vers est libre de tout, sauf de ne pas être un vers. »

J’aime beaucoup cette formule. Je la comprends comme une défense de la poésie, comme un rappel à la plus haute exigence. Avec le vers libre, le poème n’obéit plus à des règles quantitatives mais à une règle, infiniment plus subtile, qualitative, qui est l’essence même, jamais élucidée, du poétique. Si on ne peut plus s’abriter derrière des strophes et des pieds parfaitement alignés, pas question non plus de le laisser aller (le vers) à vau-l’eau. Au début du XXe siècle, deux poètes ont montré la voie : Apollinaire et Cendrars. Et le miracle, c’est que la poésie assoit des œuvres aussi prosaïques que les Lettres à Lou ou Le lotissement du ciel.

Pour la « justesse constante des coupes », je ne saurais dire. Il y a assez peu d’hésitations, quelques tâtonnements, beaucoup de diction à voix muette, un équilibre à trouver entre l’oreille et l’œil ; il faut s’assurer sans relâche de la longueur des vers, juger du bon rythme, c’est-à-dire du rythme approprié. Quoi qu’il en soit, c’est un des grands bonheurs que nous donne le travail du poème.

Que cette versification mette la parole dans un autre temps, dans un autre rapport au vécu, j’en accepte l’augure. N’est-ce pas la vocation même de ce que nous nommons « littérature » et du principe humaniste qui nous anime ?

Ce qui fait aussi d’Etc. un livre hors du commun, c’est que tout y relève d’une forme d’amour. Les allusions à ton fils, les indications biographiques, les citations, les situations où apparaît celle qui a partagé avec toi les épreuves… Rien n’est technique. Rien n’est a priori poétique.

Bien entendu, c’est un livre amoureux. Mais ce n’est pas si hors du commun que ça et c’est aussi ce que j’ai appris des poètes américains (Cummings, Williams). Autour de nous, je le lis chez les poètes que j’admire (Fourcade, Sacré). Sans compter que l’amour courtois ou pas trop courtois est quand même une des sources essentielles de la poésie – et de la vie en général.

L’amour vise, si je puis dire, notre fils Martin, dont ces poèmes assurent, si je puis dire encore, un minimum de présence, une poignée de mots contre la disparition. Avec « mon amoureuse », ce ne sont pas seulement les épreuves que nous avons traversées et partagées qui nous sollicitent, mais toute la vie que nous passons ensemble (bientôt cinquante ans, « quarante-huit ans et demi aujourd’hui », quand je l’ai écrit). La vie amoureuse a d’ailleurs son petit lexique (colibri, roucoulis, convoler, etc., jamais si bien venu). Enfin, pour aller vite, je serais prêt à renverser ta proposition – rien n’est a priori poétique – en un « tout est poétique », qui redit avec notre tendre Hölderlin que l’homme habite la terre en poète.

Aragon, qui n’apparaît pas à son avantage dans Vous avez le bonjour de Robert Desnos, Aragon parle du bel canto, cette part du langage qui échappe au vouloir. Le plus souvent, elle exprime une négativité. Sauf chez toi et chez quelques autres que l’on peut compter sur les doigts de la main.

Il est loin de moi, le bel canto d’Aragon mais je partage ce sentiment sur les tournures qui, parfois, font s’envoler le poème. En revanche, je n’ai pas oublié l’incipit de son poème « Le fou d’Elsa » et comme il m’a fait battre le cœur avec son histoire de la veille [du jour] où Grenade fut prise. C’est sans doute là où Verlaine est un des plus doués, notamment dans ses lettres et dans Les mémoires d’un veuf, là où la poésie n’existe que par elle-même, sans chercher à l’être, au plus près de la langue comme on est au plus près du vent, allant vite, alliant la grâce à la simplicité. Aragon et toi évoquez la chanson ; alors, je pense à la Vénus chantée par Bashung que j’écoute en boucle ces jours-ci parce qu’il y a là quelque chose d’invraisemblablement bouleversant.

Et que tu l’aies repéré, ce rayonnement, dans mes premiers livres, me touche infiniment. Dans mon souvenir, Corpus a pour une part cette lumière. C’était en 1985. Et si je donne l’impression d’y revenir, tant mieux.

Comment aimerais-tu qu’un poète, dans quelques décennies, parle de toi ?

Ta question m’amuse. Déjà, il faudrait qu’un poète parle de moi dans trente ans. Pour s’en tenir à l’essentiel, j’imagine qu’il pourrait écrire que j’étais à cheval sur le XXe et le XXIe siècles ; ça ne mange pas de pain.

1Dans la collection que tirait vers le plus haut Matthieu Bénézet.
2Celle que Roubaud nomme l’auralité.
3Messidor, collection « La petite sirène », 1985.
4Selon Valéry.

Publié avec la courtoisie du journal en ligne En attendant Nadeau (première publication dans le journal n°34 de juin 2017) https://www.en-attendant-nadeau.fr/

 

 

image002 Toutes voix confondues

Ces trois poèmes sont extraits du dernier livre de Gérard Noiret Toutes voix confondues.

Ce livre est édité dans la collection Les beaux jours aux éditions  Maurice Nadeau.

 

 

L’OFFENSIVE

 

L’oeil du lapin, dont  la  gueule  est  sur  la
table, encore chaude, encore douce

 

Lire la suite

L’oeil du lapin avec sa paupière mal fermée,
l’iris tourné vers le rien

 

Voilà  ce  qui  habite  quand  la  mort  vous
brandit au-dessus des tranchées

 

Laissant griffer la lumière, une ultime  fois,
aux membres postérieurs

 

in Toutes voix confondues.           Ed. Maurice Nadeau.

 

 

 

DE LA FALAISE

 

Aussi nombreux que soient, depuis des âges,
les corps de ceux

 

Qui, s’élançant, les armes à la main,  tombé-
rent avant le rivage

 

Et furent mêlés au varech, aux crevettes,  et
roulés par les vagues

 

Aussi nombreux qu’ils soient ! leurs  dépôts
n’augmentèrent pas

 

D’un seul  millimètre  la  tourbe  qui  fait  le

gros dos entre les mares

 

in Toutes voix confondues.            Ed. Maurice Nadeau.

 

 

LES PROPORTIONS

 

Sous le ciel d’orage, les emplettes finies, on
visite La Ferme des Fusillés

 

Là,  par  crainte  d’un    reproche,  nul  ne
s’adosse mais tous évaluent

 

La distance des poitrines aux fusils

 

Après  quoi, stupéfait que l’histoire se fasse
avec si peu de recul

 

Un cousin  parle de  choc identique,  la fois
où il a découvert

 

Un court de tennis en dehors de l’écran

in Toutes voix confondues.            Ed. Maurice Nadeau.

 

Ces textes sont d’abord parus sur www.incertainregard.fr, site créé par le poète Hervé Martin en 2002. Ce site contient les écrits parus dans la revue de 1997 à 2015.
La municipalité devient l’éditrice d’incertain regard en 2015, avec une nouvelle adresse : www.incertainregard.net
Les textes ont été reproduits à l’identique, par conséquent certaines informations désormais anciennes peuvent apparaître redondantes ou datées.
Dans certains cas, des incompatibilités de format peuvent générer des défauts techniques d’affichage ou de mise en page.

TAGS
Extraits

A l’occasion de cette 8ème saison du Printemps des Poètes vous découvrez des poèmes de Gérard Noiret qu’André Velter qualifiait dans Poésie sur parole de Poète des Banlieues. De la ville à la banlieue les distances ne sont jamais très longues, les événements récents nous le rappellent. Même si Gérard Noiret est au-delà de ces classifications, sa poésie naît d’une double vision issue de l’observation des citadins et de sa pratique du théâtre. En effet, dans les poèmes de Gérard Noiret les personnages rencontrés sont issus de notre quotidien et ont parfois les grandeurs de figures mythiques du théâtre. De plus en plus dans le monde les êtres humains rejoignent les villes dans une sorte de transhumance urgente. C’est souvent dans les banlieues qu’ils demeurent – à l’origine : un lieu de bannissement – . Je vois dans cette poésie une acuité vive qui nous permet de considérer autrement les temps que nous vivons.

Les poèmes ci-dessous sont extraits de TAGS. Je vous propose sa lecture pour ce printemps de poètes dont le thème est Le chant des villes. TAGS est un livre sur la ville, sur ceux qui y vivent, et, ces derniers ne sont-ils pas les plus importants ?

Ce livre est paru chez Maurice Nadeau en 1994

 

 

TOURS

 

 

Au cinquième Tu étouffes parmi les étages Et

cours aux fenêtres

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Maudire   Épaules dans le vide   Mais aucune

faute aucun salut

 

Ne justifie

 

L’absurde qui défèque et déchaîne Au même

instant les mêmes bruits

 

Et la Lune

 

Est aussi muette que le vent Incapable de lire

sur nos lèvres

 

 

 

MÉTRO

 

 

Une semaine sans argent ni appui Te voilà

N’importe qui

 

Ce clochard bras tendu

 

Dans le veston fripé il sourit Convaincu de

tenir encore par la selle

 

Le vélo de son fils

 

Tandis qu’au mur Des merles disputent Les

grappes racornies

 

D’une vigne rousse

 

 

 

BERGES

 

 

Les trains s’échappaient de Saint-Lazare

 

Les voisins les pommiers semblaient Et le chat

Éternels

 

À vélo nous allions   Jouer aux ricochets   Lan-

çant des mots sur la Seine

 

Des rires tenus entre pouce et index Comment

aurions-nous deviné

 

Que les poissons morts   Bientôt seraient nos

emplois Et qu’ils troubleraient

 

Nos reflets

 

Avec leurs ventres blancs ?

 

 

 

L’ÉTERNITÉ

 

 

On voit de gens tirés par des sacs Lourds de

fruits Des gens de peu

 

Tels qu’on en trouve un lendemain Conduits

à leur plus simple expression

 

Par un fait divers Passé dix-huit heures tout

se vide À commencer par les nuages

 

Reste un gardien au parc municipal et « Comme

sortie d’un coquillage »

 

La rumeur qui fuit Ailleurs que vers une gare

 

 

 

———

 

 

 

Passé la cabine où chacun de nous Fut Sera Un

danseur contenu

 

Loin de la vie Régressant vers un silence de

haut-fond

 

Loin très loin de ça Un gamin crève L’arrosage

circulaire du gazon

 

Il rit et s’émerveille de l’arc-en-ciel personnel

Puis recommence

 

Nu

 

Élégant

 

Potelé

 

Facilement lyrique

 

Gérard Noiret – Extraits de TAGS – Éditions Maurice Nadeau

 

Ces textes sont d’abord parus sur www.incertainregard.fr, site créé par le poète Hervé Martin en 2002. Ce site contient les écrits parus dans la revue de 1997 à 2015.
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