DREYFUS Ariane

incertain regard – n°14 – Mai 2017 : Entretien avec Ariane Dreyfus

par Ronda Lewis

Professeure et poétesse, Ariane Dreyfus écrit depuis son plus jeune âge et a fait de la littérature sa profession. Je l’ai contactée pour lui demander d’illuminer quelques points sur sa poésie corporelle et féminine. Voici ses réponses :

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Le drap, la page, les mondes extérieurs et intérieurs s’entrelacent. Quand vous composez un poème, quelle est l’importance du corps ?

Le corps, comme la voix, est ce qui permet la mise en contact, l’assurance que je ne suis pas seule au monde. Quand j’écris, les deux s’unissent pour constituer ce que l’on peut appeler mon écriture, qui est faite non de chair mais de gestes, d’intention, de tension vers l’autre. En ce sens toute page est un drap et vice-versa.
Le monde est fait de corps pas si séparés que cela les uns des autres. Du moins, il devrait l’être.

Vous avez une voix chaleureuse et caressante, comme dans votre poème « Les jambes » :

S’écartant
Ma jambe cherche une autre jambe

Tendre bois fendu
Bougé,
Tout le corps descend
(La terre voudrait recommencer, Flammarion, 2010, p 23)

« Viens là, n’aie pas peur, viens je suis là. » Cette invite pourrait résumer quasiment tous mes poèmes, dont celui-ci. Ma réponse précédente dit assez pourquoi. Un nombre d’entre eux sont à chaque fois une façon de me mettre au monde moi-même, ce qui est une autre façon de répondre à l’invitation dont je parlais. Cette page, intitulée « Les jambes », s’inscrit dans une série de blasons, non pas du corps féminin ou masculin, mais des corps entrant en relation par un endroit de leur anatomie. Elle commence par un de mes verbes fétiches, « s’écarter », tant il est vrai que faire un pas de côté c’est courir la chance de se cogner doucement contre un autre possible. Cette action, associée au second vers, provoque quelque chose que je recherche vraiment, une sorte de condensation ou hallucination due aux mots tout seuls : on suppose que la jambe cherchée est celle d’un autre corps, mais en raison du participe présent initial et de la répétition du même mot, « jambe », on ne peut s’empêcher, je crois, de voir une femme écarter les jambes, ce qui ne fait que renforcer l’impression de désir. Et cela l’air de rien, je veux dire avec peu de mots et aucun qui serait compliqué. La métaphore qui suit nous projette dans un lieu très présent dans mes livres, la forêt, lieu à la fois des angoisses, du secret et de l’espoir, en un mot lieu du Petit Poucet, dont ce poème est une de mes multiples réécritures, son corps y est une nouvelle fois sauvé et libéré.

Ecrivez-vous pour quelqu’un d’autre, ou écrivez-vous d’abord pour vous ?

J’écris pour la rencontre, non pas effective, non pas dans la réalité de mes jours, même s’il est sûr que mes poèmes d’adolescence étaient souvent des lettres d’amour tu. Mais très vite, j’ai écrit pour qu’existe ce lieu improbable, car mental et invérifiable, où nous pourrions nous confondre dans l’humanité commune. C’est le sens du titre Nous nous attendons. « L’art n’est jamais une ‘’communication directe’’ (…) L’art est promenade. L’artiste (…) ressemble au promeneur solitaire qui n’a pas de devoir concret à accomplir et justement à cause de cela ‘’il peut se souvenir de tout’’ justement à cause de cela il peut mettre librement sa pensée au service du tout. (…) L’art est promenade. Bavardage même et les œuvres les plus denses sont peut-être les plus bavardes, les plus dénuées de finalité. (…) C’est comme si le poète (…) ne revenait pas seul mais avec un ami ». Voilà comment j’envisage la poésie : une errance ouverte.

Si je voulais décrire votre poésie, je citerais ce vers :

Le rayon d’ombre sort de l’oubli
Pour faire obscur
(« Tifani », La terre voudrait recommencer, Flammarion, 2010, p 148)

Et on retrouve ce jeu de l’ombre et de lumière dans ce poème :

« Le château dit »

J’ai besoin d’un seul endroit sur la page
Mon ombre sera très grande

Surtout si elle se penche
(dans : La terre voudrait recommencer)

Vous liez souvent les mots et la mémoire à la lumière. Pouvez-vous développer l’importance de ce lien ?

Les deux premiers vers que vous citez ne sont pas de moi, mais d’une petite fille, Tifani, ils ont été écrits en atelier d’écriture. Ils n’auraient pu être écrits par moi, qui préfère les matins à la nuit, dont l’approche quotidienne m’évoque le basculement funèbre. La prosopopée du château par contre est de moi, elle m’est un peu mystérieuse, pourtant si j’y réfléchis, je peux dire que cette fois l’ombre n’a rien de triste, car elle est un surcroît de vie et de présence pour lui, qu’elle agrandit et fait s’incliner, se tendre vers nous.
Mais vous parlez de mémoire. Si l’on excepte quelques poèmes ou passages, et même le livre entièrement consacré à mes enfants, dont le but est nettement de ne pas oublier (j’ai une très mauvaise mémoire) certains moments vécus, le présent est le temps dominant de ce que j’écris (d’ailleurs, il l’est aussi dans mes textes faits de souvenirs).
J’écris vraiment pour vivre quelque chose, dont j’aimerais que l’autre le vive aussi. Une expérience de vie préservée, de mort affrontée, une éclosion en fait. Même si ce sont des souvenirs, ce sont des souvenirs pour en avant.

J’entends souvent que la poésie est inaccessible, difficile à comprendre, et pourtant vous avez travaillé avec des jeunes dans les ateliers d’écriture. Pensez-vous que les adultes et les enfants ont un rapport différent avec la poésie ?

Je ne peux répondre en termes de généralités, ni de distinctions étanches. D’ailleurs je suis moi-même toujours étonnée de constater à quel point, dans les faits, mener des ateliers d’écriture auprès d’adultes ou d’enfants n’est pas si différent. Certes, avec les premiers, il s’est toujours agi d’adultes volontaires, et donc prêts à un abandon aux mots et à me faire confiance, ce qui est particulièrement touchant d’ailleurs. Pour écrire de vrais poèmes, je veux dire qui en ont plus que l’apparence, il faut en effet être prêt à l’écoute, et à être démuni.
« Un artiste sans l’enfant qui est en lui ne peut pas être un artiste sérieux », affirme A. Appelfeld, et il a totalement raison. Nous avons besoin de cette capacité d’absorption grave dans un jeu soudain plus important que tout, et de ce mélange indémêlable d’émerveillement et d’inquiétudes infinies. Ainsi, lorsque j’écris, j’ai seulement un peu plus de pouvoir sur la langue que l’enfant que j’ai été. J’écris pour consoler cette enfant qui « en avait gros sur le cœur », et, comme je l’ai dit dans La lampe allumée si longtemps dans l’ombre, je suis « à la fois la mère qui rassure avec des mots et l’enfant qui boit ses paroles ».
Au début de votre question, vous évoquez le problème de la lisibilité de la poésie. Il n’y a rien auquel je tienne davantage. La poésie pour la poésie est absolument vaine à mes yeux. « Même si elle a sa science, la langue n’est pas une science. En premier lieu elle est communication et liaison. Un moyen inépuisable pour donner de mes nouvelles à d’autres et de même recueillir moi des nouvelles concernant les autres. La parole est accueil et don. Ouverture. Amour. [Sinon] l’art se met à l’envers1. » Lisibilité et sensibilité sont mes deux critères, que j’applique autant à moi-même qu’aux autres poètes, que je ne parviens pas à lire sinon. Certes, on ne peut pas se contenter d’exprimer ses sentiments (définition de base du lyrisme) et penser que cela fera un poème, d’où la judicieuse notion de « lyrisme critique » avancée par Maulpoix, mais cette expression n’est-elle pas aussi la preuve qu’on a peur d’être taxé de sentimental ? Cette peur du jugement des autres produit un interdit mutilant, une pose parfois, typiquement post-moderne. Mais pour moi, ce n’est que facilités. En effet, je vous assure que c’est très compliqué d’écrire une poésie compréhensible sans platitudes. Émouvante sans sentimentalisme. C’est comme essayer d’avancer sur une ligne de crête constante. Souvent je me dis que je n’y arriverai pas, et peut-être que pour certains je n’y arrive effectivement pas, mais je ne vois pas d’autre chemin.

La main aux ongles courts repousse le drap
Pour que la cuisse nue fasse
Un second paysage
Surgissant
(extrait de « Ça ferme à quelle heure ? » dans Nous nous attendons)

Dans cet extrait on voit la force visuelle de votre style. Vous avez le regard d’un photographe. Etes-vous inspirée par la photographie, ou la peinture ? En effet vous avez comme sous-titre « Reconnaissance à Gérard Schlosser », « le peintre du choix parcellaire ». Comment choisissez-vous les images ?

Ce qui me fascine, c’est la présence, toutes ces présences qu’il y a dans le monde. Colette a raconté comment sa mère, Sido, lui disait souvent « Regarde ! ». Elle a appris à le faire petite fille, puis en tant qu’écrivain. Cette injonction, c’est le contraire de se poser des questions inutiles ou de s’imposer des tourments personnels, souvent inséparables des premières, et tout aussi inutiles.
Je suis donc très inspirée par tous les arts qui me proposent des présences extérieures à moi, d’où aussi tous ces personnages dans mes poèmes, et le « je », si c’est moi, n’est qu’un personnage parmi d’autres. J’entends par « personnage » un être vivant – qui peut donc être un animal – faisant une expérience de vie ou de mort dans un temps déterminé. Le cinéma, la danse, le cirque, la photographie. Quant à la peinture, guère. Gérard Schlosser est une exception, et du reste Alain Bosquet parle à son propos de cinéma immobile.
Mais le cinéma est l’art qui me fascine le plus dans son principe, au sens fort du terme. Quand un film est vraiment réussi, il nous installe durablement à la limite entre intériorité et extériorité d’une personne, ou plutôt nous sommes des deux côtés à la fois. Sans compter qu’il élargit à la fois notre perception de la réalité, et notre imaginaire. C’est une expérience irremplaçable.

Question plus globale : Vous avez publié votre premier livre de poésie en 1993. Ecrivez-vous différemment aujourd’hui ? Qu’est-ce qui est resté inchangé dans votre poésie ?

J’écris depuis que j’ai 12 ans, et donc depuis 46 ans. Et pourtant, je crois bien que ma thématique et mes attentes sont inchangées. C’est pourquoi j’essaie de varier de livre en livre, en choisissant à chaque fois une dominante différente, leur construction aussi est très travaillée. Mais la seule vraie différence, c’est que c’est de plus en plus difficile de trouver non seulement quoi écrire, mais aussi comment. Parce que je ne veux surtout pas me répéter.

1 Janos Pilinszky, « Quelques mots sur les mots »

incertain regard – N° 14 – Mai 2017 : L’amour I

A J.I. et E.M.F. (1920)

               L’amour entre dans le corps et y brise son âme. Ils brillent les yeux. Les yeux n’ont pas de sexe, ils le sont. On sait que le visage est une fleur, on la sent en ouvrant les yeux. Il est amoureux de lui. Donc les étoiles veulent toutes monter, elles sont nombreuses quand on ne peut plus les cacher toutes. Il veut le serrer dans ses bras et monte sur les toits. Si jamais fait qu’embrasser c’est aimer, vraiment. Un homme peut vouloir respirer une fleur doucement cueillie, qui brille encore entre ses doigts, caresse des cheveux courts. La peur aussi brûler une main, jusqu’à ce que la chemise enfin s’ouvre. L’étoile est sous la vraie bouche. Il redescend très vite, définitivement ébloui. Par la fenêtre ouverte.

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*

              L’amour éclate dans la jeunesse qui n’a qu’un ciel, dans tout son ciel. Les yeux se posent souvent. La chance sur mille c’est lui serré dans les bras. Ou seulement de face. Y lancer tout comme dans un feu profond même si légère l’odeur ensoleillée. A son tour il sourit, il lui lance la flèche parfumée, enfoncée. Puis d’un regard brillant le cueille à la racine. L’herbe bouge encore. Les yeux qui étaient bleus sont soudain bleus. Une porte claque, les bras retombent. Les yeux sont à nouveau des oiseaux dont on a brûlé tous les arbres.

*

                  L’amour bouge d’un mot : « Viens ! ». Alors le ciel se retourne dans son bleu sur tous les paysages. Sur tous les corps du monde, seul l’aimé est comme l’aimant qui ne tire qu’en ses rayons, de loin épingles de près étoile, car la main rentre dans la mémoire. N’importe où qui soit lui, à l’endroit à l’envers. Tout le jour on voit les vagues ne pas se lasser de la plage, et la nuit on l’entend. Même la bonne vieille lutte quand le baiser est au centre.

*

L’amour pousse le visage dans sa fleur. Puisqu’on n’a jamais vu de fleurs là où il n’y a pas de terre. Alors il embrasse ce garçon sur la bouche. Ils s’embrassent. Comme à midi le soleil au milieu.
En public, se taper sur l’épaule, se serrer la main. Un feu sans fumée et des regards sans fatigue. Savoir enfin où est son cœur. Les autres miroirs tombent d’eux-mêmes. Couvrir ce cœur de baisers, soleil les lèvres trouvant. Parler jusqu’à dire, embrasser jusqu’à continuer.

*

                Un jour c’est douloureusement peur. « Je veux épouser une jeune fille, me montrer. » La main repousse la main et la couverture qui les cachait. La voiture sert seulement à partir. Même si on court d’ailleurs on ne court pas. Les portes servent à pleurer derrière et à se parler à travers. J’aimerais sortir de ma mort. Aller dans la mort d’un autre. Embrasser son cadavre. Je désire un fantôme qui existe. J’ai embrassé une bouche non. Suis-je dehors ou suis-je pur ? Suis-je vrai ?

*

               Les nuages se déplacent dans le ciel vivant. Le vent ne nous oublie pas, une volonté extérieure parfois réveille nos rêves. Un peu debout on appelle. Je n’ai pas dit crier, mais appeler. Puis tourner la tête pour se cogner vers deux yeux sombres il surgit, la voix déchirée qui attendait. Les torses sont dégainés, le sang recule et bondit, épaules terrassées à deux mains. Le compagnon déferle et bouge sous le vent des mains tremblantes. Mille fois béni celui qui s’allonge de tout son poids sur le passé. Et parle si proche du souffle.

*

               L’amour ouvre et ferme les portes autant qu’ils serrent et resserrent leurs bras. Nus comme des hommes. Inlassablement les mains ont vidé la honte, barque écopée pour s’étendre et aller. Le lit sans le sol, ses draps soulevés, ses voiles éclairées, il part dans la chaleur, sous la gouverne des bras nus et des sexes déterrés. Et des bouches mouillées. A coups de baisers ils s’en vont car l’amour qui est dit est rapide. Les yeux ouverts ou fermés, c’est pareil aussi.

 

(avec l’aimable autorisation de Ludovic Degroote)
paru en 1993 aux éditions éd.De

 

incertain regard – N°14 – Mai 2017 : Sans crier

L’aube, un pied nu,
Ecarte le drap

La peau morte de la nuit

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Il fait froid sur la cheville
L’enfant réveillée y touche un os, une petite veine
Y vit sa vie

La fenêtre mal fermée
Fait que le rideau respire, sa couture danse debout
Créature pour qui veut

Pour celle qui se laisse glisser du lit
Sur ses jambes
Le rideau enfle, l’ouvrant de ses bras
L’enfant s’y met toute,
Une fois dedans
Il ne faut plus
Bouger, en pleine chrysalide

*

J’hésite, je te regarde, chemin qui ouvre le parc
Tu es si pâle,

*

En deux, qui écarte le parc

J’hésite, je regarde

Un fil brille,
Fait se rejoindre les lèvres du sphinx
D’où l’araignée a glissé

Tu es tombée, tu es partie ?

Sophie regarde par terre, elle aimerait bien que la salive
Que l’animal donna à la statue continue

Personne ne veut se réveiller
De la mousse noire s’est mise entre les griffes

*

Les malheurs, les casser en petits morceaux
En trois, en quatre, tout de suite en dix

*

Le plaisir de courir sur le chemin crissant !